On demande au réfugié de la Centrafrique de quitter la Russie

Kevin Kangui, persécuté dans son pays en raison de sa religion et de ses opinions politiques, peut être séparé de sa famille.

“Kevin Froumens Kangui n’a pas présenté d’arguments convaincants prouvant que les craintes pour sa sécurité sur le territoire de Centrafrique sont plus avérées que celles concernant la sécurité des autres habitants de ce pays ». Voilà la raison en vertu de laquelle le tribunal de Basmanny à Moscou a refusé d’accorder l’asile à Kevin Kangui qui avait fui son pays en 2013 afin d’éviter les persécutions pour motifs politiques, et qui désormais, avec sa femme, de citoyenneté russe, élèvent leur fille à Moscou. En quatre ans, Kevin, dont le père et le frère avaient été tués pour des raisons politiques, n’a pas réussi à convaincre les autorités russes du danger que représenterait son retour en Centrafrique et de la nécessité de rester avec sa famille à Moscou. Bien que la Convention de Genève indique que le statut de réfugié peut être accordé à une personne qui craint d’être persécutée du fait « de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques », cela n’a pas été suffisant pour les services russes de migration. En Russie, non seulement il faut prouver qu’un réfugié appartient à l’un de ces groupes à risques dans son pays d’origine, mais il est également indispensable de démontrer que ce réfugié est menacé par un danger particulier au sein de ce groupe à risques.

 

Kevin Kangui avec Philippe Chichov, juriste du Réseau « Migration et Droit » du centre de défense des droits de l’homme  « Mémorial ».

L’assassinat des parents n’est pas une raison suffisante

Kevin Kangui est chrétien et était persécuté en Centrafrique par des rebelles musulmans. En 2013, la coalition Seleka a renversé le président François Bozizé, qui était de religion chrétienne, et a remis le pouvoir aux mains de son leader Michel Djotodia. Dès cet instant, les rebelles de la coalition Seleka ont commencé à piller et tuer les chrétiens, qui ont en réponse formé des milices d’auto-défense.

Kevin Kangui a présenté au tribunal Basmanny la traduction de l’article du journal « Le Démocrate », paru le 3 avril 2013. En voici un extrait: « …Les parents de Froumens Kangui s’inquiètent pour leur fils qui a quitté la maison sans laisser sa nouvelle adresse. Le jeune homme infortuné était militant du KNK, le parti de Bozizé qui essayait de résister aux rebelles, menés par Michel Djotodia. À présent, Froumens Kangui est soupçonné de détention illégale d’armes… Lors de la perquisition menée par les militants de la coalition de la Seleka, la maison de ce jeune homme a été transformée en ruines ».

L’appartenance de Kevin Kangui au parti KNK (Kwa Na Kwa – Le travail, rien d’autre que le travail) est prouvé par sa carte de membre où on peut lire qu’il est vice-président du KNK aux affaires de la jeunesse. Le jeune homme est ainsi convaincu qu’en cas de retour dans son pays d’origine, il sera menacé de persécutions pour motifs politiques et religieux, et, peut-être, de mort.

La femme de Kevin Kangui, Anahit Mkrtchian, raconte: « En 2013, les musulmans sont venus chez Kevin au travail et ont pillé son bureau. Il a pris la décision de fuir quand les rebelles ont fait irruption dans sa maison et ont tué son frère. Ils l’auraient pris pour Kevin. Ce fait est mentionné dans l’article du « Le Démocrate », mais aucune preuve officielle n’existe. »

Ce n’est pas la Cour la plus humaine du monde

Selon la loi fédérale russe relative aux réfugiés, l’asile temporaire est accordé aux personnes « qui n’ont pas de raison d’être reconnues comme réfugiés en vertu de la présente loi, mais elles ne peuvent pas être déportées de Russie selon les motifs humains ». La loi ne précise pas ces « motifs humain », mais c’est une bonne occasion de montrer l’humanité et donner à Kevin la possibilité de rester avec sa famille.

Kevin Kangui n’a pas reçu le statut de réfugié en 2016. C’est pourquoi il a tenté d’appeler à l’humanité et demander l’asile temporaire. Pendant deux années consécutives, l’asile lui est refusé sous prétexte que: “les raisons ne suffisent pas”.

Ni les arguments de poids, ni les témoignages du collaborateur de l’ambassade centrafricaine Bissa Giscard Arcadius n’ont pu convaincre la justice russe. Bissa Giscard Arcadius  connaît Kangui depuis 2010; ils étaient du même parti. Il a confirmé que Kevin était vraiment menacé dans son pays. Néanmoins, il est mentionné dans le jugement émis par la Cour que ”les témoignages semblent être fiables mais ne contiennent pas de renseignements confirmant la persécution selon les raisons politiques”.

Sans statut de réfugié ou sans asile temporaire Kevin Kangui n’a pas le droit de travailler sur le territoire de la Fédération de Russie. À présent, il aide sa femme à élever leur fille. Anahit a souligné qu’il maitrisait plutôt bien la langue russe et qu’il ne parlait qu’en russe à la petite Mirabelle. S’il était obligé de quitter la Russie, la famille ne le suivrait pas. Anahit a une fille d’un premier mariage. Elle a 14 ans et a grandi en Russie où son père vit également. Un problème difficile à résoudre: quelle fille doit perdre son père?

Au mars de cette année, l’ONU a publié World Happiness Report où étaient listés les pays les plus défavorables au monde. Les critères d’évaluation étaient les suivants : le niveau du PIB, le système de protection sociale, la durée de vie, les libertés, la confiance des habitants etc. La cote de popularité a montré que la Centrafrique était l’un des pires pays où vivre au même titre que la Syrie, le Rwanda et la Tanzanie.

Selon les données du Service fédéral de migration d’avril 2016, la Russie ne comptait que 64 centrafricains. La Centrafrique est l’un des Etats africains les moins peuplés. Elle n’a pas d’accès à la mer, son économie dépend de l’extraction de l’or, des diamants et de l’industrie de la chaussure. Les centrafricains ne fuient pas massivement en Russie et le cas de Kevin Kangui montre que “les raisons convaincantes” ne sont pas faciles à trouver pour y rester. Cependant, KevinKangui essaie avant tout de faire mieux  pour sa famille.